Comment j’ai été choquée par une couverture de Libération

Comment j’ai été choquée par une couverture de Libération

La couverture de Libération présente une photo et une citation de Sarkozy : « Le Pen est compatible avec la République ».
Merci de remarquer, honte à Libération, qu’il faut mettre un espace avant et après les guillemets… Ne pas savoir ça, pour le responsable communication et le directeur artistique d’un magazine aussi important… alors même qu’ils cherchent à horrifier…

 

 

Pour ceux qui auraient des difficultés à me croire (je vous comprends, j’ai moins d’autorité que les personnes sus-citées !), je vous ai pris la en photo la « Bible » des règles typographiques :

 

 

Bref.

Pour reprendre les mots de L’Obs : « Le choix de la photo illustrant cette déclaration – un visage dur de Sarkozy, en noir et blanc, façon première moitié du XXe siècle –, ne laisse pas de doute sur l’opinion du quotidien : Sarkozy a dit là une horreur. »

 

Personnellement, je ne vais que rarement dans les magasins de journaux, je n’ai donc vu cette couverture qu’en 2014. Et dans mon esprit, la traduction de ce que cherchait à communiquer Libération était bien différente.

 

Petite aparté : Changements de noms et communication

Il faut remettre les choses dans leur contexte (bien qu’ici manquant d’un détail précis, sur lequel je reviendrais). À l’époque, le « Rassemblement national » s’appelait encore Front national – mais que voulez-vous, le « front » est par définition la « ligne des positions occupées face à l’ennemi » ou « zone des batailles »… et ça n’a rien de très réjouissant ; l’imaginaire de la guerre ne montre pas un parti comme serein, pragmatique, positif. L’inconscient général, ou la « conscience collective », perçoit alors ce mot d’une manière relativement négative (excepté pour les fous de guerre, mais en France on est tout de même plutôt pacifiste).

De la même manière l’UMP, entaché d’affaires politico-financières, de malversations et de crises internes, a choisi de « renaître » sous un nouveau nom, en 2015 : « Les Républicains ». Rien n’avait changé, mais le mot était neuf, et permettait, d’une manière plus ou moins efficace (selon les gens) de redorer le blason déprécié dans l’inconscient du public.

Il est intéressant de noter à ce sujet qu’un collectif d’avocats, mandatés par des signataires (anciens ministres, associations, organisations et élus de gauches et grands publics) d’une pétition, a déposé un recours en justice pour faire invalider l’utilisation du nom « Les Républicain » et ce car elle « accaparerait » un terme fortement associé à la république. Le recours n’a pas abouti.

De toute manière, il reste difficile de savoir si ce choix était judicieux. 55% des Français lors du changement jugeait ce nouveau nom de parti « trop américain »*. Pour ma part, sachant que le « parti républicains » (nom du principal parti de droite aux États-Unis) ressemble plus à notre extrême droite, je me suis réellement demandé le bon sens de cette utilisation. Pour ceux un peu au courant de la politique aux États-Unis, et relativement humanistes, il est assez facile de presque « détester » ce parti, et par conséquent l’association du nom Les Républicains / Parti républicain US n’est forcément pas de bonne augure.

Après, on peut se questionner aussi sur le choix du terme UMP (à la création du parti en 20002), signifiant Union pour un mouvement populaire. Populaire ayant comme définitions à la fois « qui émane du peuple / à l’usage du peuple / qui se recrute dans le peuple / qui plaît au peuple, au plus grand nombre », j’ai plus l’impression que ces notions sont plus appropriées aux idées des partis de gauche, cette gauche qu’on dit « populaire ». Mais c’est peut-être juste une impression personnelle et je peux me tromper.

De même, le choix de l’associassion de mots du « Rassemblement national » me fait me questionner : il donne l’image que tous ceux n’étant pas pour le FN seraient mis de côté de ce « vrai et juste » rassemblement de la nation. Le FN étant, comme on l’a vu, un parti à l’écart il n’y a pas si longtemps, j’ai des doutes qu’en 10 voire 15 ans il soit devenu le parti qui « rassemble » l’immensité de la nation française.

 

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*Grosse aparté : étude du logo de l’UMP vis-à-vis de sa ressemblance avec les couleurs du drapeau des États-Unis et de logos américains (ceci n’est pas un lien, si vous cliquez vous verrez apparaître le texte ci-dessous 😉) 

« ]

 

Rendons à César ce qui est à César, cette étude et ces images proviennent d’un article de… l’UPR (François Asselineau) !! Son article contient du très bon (tant sur l’étude des logos que sur certains aspects politiques…) et du beaucoup moins bon. Bref, à prendre avec des pincettes.

Il faut aussi ajouter qu’à l’époque où je l’avais lu, étant tombée dessus par hasard, j’avais trouvé ce choix d’utilisation de couleurs typiquement américaines pour le logo de l’UMP tout de même très étrange. Lorsqu’on y rajoute le choix de la même appellation que le parti de droite américain (le « Parti républicain »), cela devient encore plus déroutant, et j’ai du mal à comprendre la raison de ces décisions. (N’hésitez pas en partager en commentaire vos avis, cela pourrait m’éclairer !)

Pour l’UPR, la conclusion est que : « cette décision de remplacer nos couleurs nationales, qui constituent l’identité même de la France depuis 1789, par des coloris qui plaisent aux Américains témoigne de la fascination pathologique et malsaine que les dirigeants de l’UMP éprouvent pour les États-Unis d’Amérique. Leur servitude mentale se retrouve exactement dans la politique conduite par l’UMP depuis sa création : une politique ultra-atlantiste, donc ultra-européiste et ultra-libérale. Pire encore, cette modification de nos couleurs nationales n’est pas franche du collier. Elle se fait en catimini. Le logo de l’UMP traduit ainsi la volonté de ses dirigeants de transformer la France en une copie des États-Unis par petites touches, sans que les Français ne comprennent bien ce qui se passe. Il s’agit d’une colonisation rampante et subliminale. » On en pensera ce qu’on voudra…

 

Plus amusant, je reprends aussi quelques caricatures ayant été faites pour moquer le logo de l’UMP lors de sa sortie :

 

 

La traduction de ces logos et des idées / convictions souhaitées faire passées par les (apprentis-)graphistes par François Asselineau est aussi étonnamment bonne (je le cite donc pour sa réflexion sur ces caricatures, et non parce que ce serait mes idées politiques) :

« De gauche à droite et de haut en bas :

  • le logo de l’UMP avec un cactus chandelier, symbole de doigt d’honneur fait au peuple français ;
  • avec un bananier et son régime, symbole de république bananière ;
  • avec l’arbre scié à la racine par un bûcheron, symbole de mensonge et de promesses non tenues ;
  • avec une feuille de cannabis, symbole de dérision ;
  • avec un arbre entièrement dénudé, symbole d’appauvrissement général ;
  • avec le logo du PS tenant un arbre déplumé, symbole de la confiscation conjointe de la démocratie par l’UMP et le PS. Confondus plaisamment en sigle UMPS […] »

 

Revenons-en à nos moutons :[/su_spoiler]

 

Petite aparté : Le FN en 2012
(résumé : dire que le FN était un parti comme un autre provoquait encore l’indignation pour beaucoup à cette époque)

En 2012, date de la couverture, le FN reste (encore) un parti (bien que très) légèrement à la marge. Bien sûr, il est nettement plus invité aux journaux télévisés et autres talk-shows et fait plus souvent les couvertures de magazines, mais ses résultats lors des élections restent moins bons qu’aujourd’hui. A cette époque, les gens votaient FN généralement sans le crier sous les toits, c’était beaucoup plus mal vu qu’aujourd’hui…

 

Je continuerai avec les mots de L’Obs, là encore, datant de 2012, car rien ne sert de pasticher quand on a sous la main déjà quelque chose de complet : « Pendant longtemps, on ne se posait même pas la question de savoir si le FN était ou non républicain. Son leader, Jean-Marie Le Pen, donnait lui-même la réponse : par ses provocations, par ses saillies xénophobes ou antisémites, par ses odes au passé monarchique et chrétien de la France, par son entourage composé de nostalgiques de Vichy, de catholiques intégristes, ou de piliers de l’Œuvre française… Le soin qu’il mettait à éviter le mot « République » dans ses discours ne laissait pas d’ambiguïté : le Front national ne s’inscrivait pas dans l’histoire républicaine. »

En 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen s’était retrouvé au second tour (avec rappelons-le seulement 16,86 % des voix, soit 0,68% de plus que Jospin), cela avait fait un tollé : cri collectif de protestation, vif sentiment d’indignation exprimé par un ensemble de personnes, etc.

Dix ans plus tard, il y a presque 7 ans, l’opprobre était encore relativement important sur les élus de droite (avec en tête Sarkozy) qui « copinaient » avec le FN. D’où cette couverture. En 2019, aujourd’hui, ça ne choque plus autant… (voilà pourquoi il me semblait important de rappeler tout ça)

 

Comment j’ai été choquée par une couverture de libération

Comme je l’ai dit, j’ai découvert cette couverture en 2014, j’en ai alors tiré une conclusion bien différente que celle dont parlait L’Obs.

 

Bien sûr, la lecture la plus rapide montre que Libération cherche à discréditer Sarkozy : il se rapproche du FN, devient de plus en plus à droite, cherche à récupérer leurs électeurs (soit parce que c’est ses idées, et qu’il compte les mettre en place, soit uniquement pour récupérer des voix dans le but d’être réélu). Libération, voyant Sarkozy faire cela, décide alors de le prendre à son propre jeu, et lui faire alors perdre plus de voix de gauche (on ne peut pas gagner sur les deux tableaux, il faut choisir son camp).

 

Toutefois, ma lecture a été la suivante :

Sarkozy est président, ce n’est pas n’importe qui. Même s’il a beaucoup moins la côte que lors de son élection (de 6,12 points devant Ségolène Royal), il n’en empêche qu’une bonne partie de l’opinion le voit encore comme quelqu’un de relativement censé, intelligent, puissant. Dès lors, s’il dit cela, c’est que ça ne doit pas être si stupide… non ? Bien sûr, pour une bonne partie des lecteurs de gauche de Libération, c’est honteux, à l’image de la traduction de L’Obs. Mais pour les autres ? Tous les indécis, ou même ceux en faveur de Sarkozy… ? Cela fait l’effet inverse, et donne crédit et valeur au FN et à Marine Le Pen.

De plus, cette citation est présente sur la couverture, c’est-à-dire qu’elle s’adresse à tous (tous ceux allant dans les magasins de journaux du moins), et n’est donc pas réservée qu’à la population lisant Libération, une population de gens votant généralement à gauche, ou typiquement contre le FN.

Dès lors, cette une agit comme une validation et valorisation du FN pour une partie les indécis ou favorables à Sarkozy allant dans les magasins de journaux et pouvant dès lors possiblement voir cette couverture. Cette lecture n’est pas complexe à avoir, il allait de soi que le responsable communication et le directeur artistique de Libération devaient forcément le savoir.

 

Donc… quoi ? Comment ? Pourquoi chercheraient-ils à valoriser le FN, lui donner des voix… alors que Libération est censé être de gauche ????? Fake news ???????????

 

 

 

Réponse (roulements de tambours) : le contexte ! Le contexte, en communication, en publicité, en graphisme, en arts, en illustration même (ainsi bien sûr qu’en philosophie ou dans tout débat ou problématique sociétale ou politique)… le contexte doit toujours être pris en compte, réfléchi, mûri… cartographié presque.

 

La réponse se trouvait dans la date de publication de cette couverture, soit le mercredi 25 avril 2012, moins de trois jours après… les résultats du premier tour, plaçant Sarkozy contre Hollande pour le deuxième ! Une semaine avant (donc avant le premier tour), cela aurait été le drame. Mais juste après les résultats, cela devient une couverture puissante, efficace, bien pensée et en adéquation totale avec son moment de publication et la visée du magazine (de gauche, donc logiquement contre Sarkozy).

Je me suis donc bien fait avoir. Heureusement, j’ai fini par réaliser avec la date, mais quelques heures après…

 

Cela prouve, comme l’a dit Jean François Porchez dans un article déjà cité dans un de mes billets précédents (couvertures de presse : Le Monde compare-t-il Macron à Hitler ?) : « Décortiquer le contexte, c’est la première des choses à faire, celle qui permettra de se faire une idée plus claire. »

 

Exercices :

  • (Niveau moyen) : Trouvez une problématique similaire, dans le monde de l’art, du graphisme, de l’illustration ou du cinéma, où le contexte est un élément clé à la compréhension de l’œuvre.
  • (Niveau moyen) : Reprenez la couverture de ce Libération et transformez là dans un but caricatural ou parodique.

 

Je me suis amusée à répondre à l’exercice ci-dessus, réfléchissant à comment desservir, tel que l’a souhaité faire Libération, mais avec des styles graphiques différents et disons… plus  extrêmes ! Ce travail était fait en temps limité (traduction j’ai totalement bâclé la première version, et perdu un temps fou sur la deuxième…).

 

Qu’en pensez-vous ? Laquelle préférez-vous ? Comment auriez vous traité le sujet (ou comment l’avez-vous fait : postez vos créations ! 😉) Appréciez-vous les changements de nom de ces partis ? Êtes-vous aussi étonnés de voir les liens graphiques et de communication entre Les Républicains et les États-Unis ?

Etc, sentez-vous libres de donner vos avis !